Dimanche 27 mai 2007 7 27 /05 /Mai /2007 11:22

 

Sans l’intervention directe et organisée de la société civile, tous les maux dont souffre le pays depuis le recouvrement de son indépendance continueront de perdurer et, probablement, de s’aggraver jusqu’à l’explosion finale.

 

Ce n’est pas ici le lieu de ressasser tous les avatars qui ont frappé l’Algérie depuis 1962, qu’ils soient politique (développement caricatural d’un système mis en place par des prédateurs pour des prédateurs), économique (système qui n’avait d’autre finalité que le partage entre les prédateurs précédents de la rente pétrolière), social (développement exponentiel de tous les maux sociaux) et culturel (négation de l’identité nationale, falsification de l’histoire et ruine de l’école). Le diagnostic du naufrage du bateau Algérie (causes, conséquences et mesures à prendre) a été régulièrement établi par tous les observateurs sérieux ; le système lui-même. Depuis l’arrivée au pouvoir, le président Bouteflika a pris la mesure du désastre et a même lancé publiquement des pistes de redressement pour la presque totalité des secteurs sinistrés.

 

C’est essentiellement au niveau de la volonté politique que le bât blesse. Les maîtres du système ne veulent pas du changement qui les pousserait vers la porte de sortie. Par ailleurs, la quasi-totalité des responsables qui tiennent les rênes du pouvoir, au sommet comme aux échelons intermédiaires, est incapable d’imaginer, autrement que par le verbiage et la démagogie, les solutions aux problèmes fondamentaux du pays. Le peuple algérien (concept que les tenants du système ont usé jusqu’à la corde) a perdu depuis longtemps tout espoir de voir la situation s’améliorer et ne croit plus aux promesses de politiciens qui n’ont d’autre objectif que leur bien-être personnel et celui de leurs proches. Sa réaction est une démobilisation totale vis-à-vis de la chose publique, et parfois, quand la coupe est vraiment pleine, l’émeute violente et soudaine.

 

Ni l’une (la démobilisation) ni l’autre (l’émeute) ne peuvent résoudre les problèmes du pays et remettre le citoyen au centre des préoccupations des dirigeants politiques, qu’ils soient au pouvoir ou qu’ils se préparent à y accéder. La solution, tout le monde en est convaincu, est dans la mobilisation citoyenne à l’intérieur d’associations de la société civile. Dans tous les pays disposant d’un régime démocratique ou, comme ce devrait être le cas de l’Algérie, en transition vers un régime démocratique, les problèmes des citoyens, quels que soient les domaines considérés, sont pris en charge par des organisations souvent créées spécialement pour leur résolution. Ces organisations servent d’abord de centre d’expertise pour comprendre les tenants et aboutissants des problèmes posés, ensuite de champ de dialogue entre les citoyens concernés, puis de centre de proposition des solutions les plus adéquates et enfin d’intermédiation avec les pouvoirs publics et les décideurs, pour les prises de décisions et l’application sur le terrain des dites décisions.

 

Ce sont ces organisations, qui, à côté des intellectuels, artistes, sportifs de haut niveau,… qui constituent la société civile et jouent un rôle primordial pour faire entendre la voix des citoyens et obliger les pouvoirs publics à la prendre en considération. Plus que la presse (aussi indépendante soit-elle), plus que les médias en général, c’est la société civile, qui, par son dynamisme, sa diversité, la prise en compte de tous les aspects d’un problème, constitue le véritable contre-pouvoir. Celui dont la vigilance n’est jamais prise à défaut et qui est véritablement à l’écoute du monde dans lequel il vit. Plus la société civile est forte et organisée, plus les droits du citoyen sont respectés, plus son environnement social, culturel et même physique est protégé. Moins la société civile est dynamique et moins les droits des citoyens entrent en compte dans la définition des politiques économiques, sociales et culturelles des pouvoirs.

 

La faiblesse organique de la société civile algérienne

 

L’Etat algérien, à l’instar de la grande majorité des Etats des pays du Sud, a pris théoriquement conscience de l’indispensable développement des organisations de la société civile. Il a élaboré la totalité des outils juridiques indispensables pour les encadrer : tout au long des décennies postindépendance, il a édicté les ordonnances, lois et règlements nécessaires à la création et au fonctionnement des associations de la société civile. Mais à aucun moment, le pouvoir n’a accepté d’avoir en face de lui une société civile forte, indépendante de lui, constituant un contre-pouvoir puissant et crédible et, en fin de compte, pouvant remettre en cause sa légitimité (historique ou autre). Depuis toujours, les analystes se sont rendu compte de l’immense faiblesse de la société civile algérienne, de son absence d’organisation et surtout de l’absence d’une politique globale visant à son développement et à la généralisation de son champ d’intervention.

 

Une lumière était pourtant apparue au lendemain des émeutes populaires du 5 octobre 1988 et de l’immense espoir de réformes qu’elles ont engendrées. Espoir très rapidement déçu tant la reprise en main, sous prétexte de la lutte antiterroriste de la décennie 1990, a vidé de leur contenu les quelques réformes politiques, économiques et sociales accordées par le pouvoir, le temps de se refaire une santé quelque peu ébranlée par les événements. Quel que soit le domaine considéré, on ne peut que se désoler de l’extrême faiblesse, voulue par les décideurs, de la société civile, cet espace d’intermédiation entre les citoyens et les champs politique et administratif, dans lesquels se prennent les décisions qui engagent le devenir de tout un peuple. Depuis l’indépendance, toutes les décisions importantes qui ont engagé le pays, souvent dans des voies sans issues, ont été prises en vase clos, par le seul pouvoir politique du moment.

 

Le peuple, soit directement quant on lui demande son avis autrement que par des référendums artificiels, aux résultats connus d’avance, soit indirectement par des représentants véritablement crédibles, n’a eu que très peu d’occasions de dire son mot ; ou quand il l’a fait, c’est par la violence des émeutes populaires, ce qui démontre l’absence de prise en charge à tous les niveaux de ses aspirations légitimes au mieux-être. Le niveau de la représentation politique a de tout temps démontré son absence de crédibilité. Quel que soit le niveau considéré – y compris celui de chef de l’Etat – les citoyens dans leur quasi-totalité n’ont marqué que de la défiance envers elle : les élections ont depuis toujours été dénoncées comme manipulées et truquées ; les « élus » de tous les niveaux ont toujours fait preuve de mépris envers le peuple qui les a théoriquement élus ; les fonctionnaires, les gestionnaires de biens publics qui disposent de quelques pouvoirs en font de même ; seuls comptent, pour les uns et les autres, les intérêts matériels qu’ils peuvent retirer des postes dont ils ont la charge.

 

L’intermédiation politique et administrative a donc perdu de sa crédibilité depuis très longtemps. Ce ne sont pas les quelques acquis non encore confisqués des émeutes populaires d’octobre 88 et de Kabylie qui peuvent changer quoi que ce soit à cette donnée : les partis politiques (y compris ceux des mouvances démocratique et islamiste) ont totalement gaspillé le capital de crédibilité dont ils étaient porteurs au commencement. Le comportement de leurs représentants dans les assemblées élues ou dans les différents exécutifs ont montré aux citoyens que « la mentalité de prédateurs » des militants FLN des trente premières années de l’indépendance a essaimé à travers tous les autres partis politiques : aucun d’entre eux n’a comme programme politique réel le bien-être du peuple, et seulement lui. Même les partis les plus en pointe dans le domaine de la lutte contre la corruption (FIS et FFS compris) ont eu le même comportement de prédateurs quand l’occasion leur a été donnée de gérer, qui des communes, qui des wilayas, qui des départements ministériels. Ne parlons pas de ces députés et sénateurs, toutes tendances confondues, qui, toute honte bue, ont refusé, des semaines durant, de légiférer avant l’adoption de leur statut particulier et des avantages matériels qui leur sont accolés. Et ce ne sont pas les élections législatives de ce mois de mai qui changeront quelque chose à cette donne ; il n’y a qu’à voir le peu d’intérêt populaire suscité par la campagne électorale pour s’en convaincre. Nos hommes politiques se sont définitivement décrédibilisés quant à leur compétence et surtout, à leur volonté « de servir » et non pas « de se servir ».

 

L’intermédiation sociale par la société civile

 

L’enrichissement illicite des uns et des autres, le faste provocateur d’une caste d’apparatchiks et d’arrivistes de tous poils, le comportement méprisant de tous ceux qui disposent d’un pouvoir ou d’une responsabilité, ont participé à enlever à nos responsables la couche de verni de compétence, d’honnêteté et de sincérité dont ils essaient de se couvrir. L’Algérien, même s’il va voter et choisir ses représentants, le fait sans illusions : il vote parce qu’il se sent souvent obligé de le faire (qui n’a pas entendu des proches lui affirmer que s’ils ne votaient pas, l’administration ne leur délivrerait plus aucun document ?) ou par simple devoir envers leur conscience, ou encore parce qu’ils espèrent des retombées sonnantes et trébuchantes de la part de celui ou ceux qu’ils ont contribué à faire élire. L’intermédiation politique ne deviendra crédible que quand une autre intermédiation, celle de la société civile, l’aura obligée à changer son comportement de prédatrice par un comportement plus altruiste et plus en phase avec les besoins des citoyens. C’est le dur combat que doit mener la société civile pour faire évoluer le système politique algérien, immobile et sclérosé, vers un système ouvert, réellement démocratique dans lequel le bien-être du citoyen est réellement au centre des préoccupations du politique et de l’administration. C’est tout le bien que l’on peut souhaiter à tous ceux, pas encore assez nombreux malheureusement, qui se battent, souvent depuis des décennies, pour imposer la société civile comme partenaire, puissant et incontournable, des pouvoirs publics.

 

La formule société civile renferme une multitude de contenus qui ont pour point commun la défense du bien général au détriment du particulier. En règle générale, c’est la définition anglo-saxonne qui tient le plus la route ; pour elle, la société civile est « l’ensemble des rapports interindividuels, des structures familiales, sociales, économiques, culturelles, religieuses qui se déploient dans une société donnée, en dehors du cadre et de l’intervention de l’Etat » (Jean-Louis Quermonne. Les Régimes politiques occidentaux. Seuil, 1986). C’est l’indépendance vis-à-vis de l’Etat et du politique qui est le critère essentiel de la société civile. A ce critère, il convient d’ajouter celui de « but non lucratif » : les organisations de la société civile ne cherchent pas de bénéfices financiers à travers les actions qu’elles mènent. On peut donc affirmer qu’est partie prenante de la société civile, toute organisation, à but non lucratif, non politique et non organiquement rattachée à une organisation étatique ou politique, qui a pour objet la promotion ou la défense d’une cause sociale globale ou particulière.

 

C’est le cas bien entendu des syndicats et unions professionnelles de tous genres, non rattachés au pouvoir comme l’étaient les organisations de masse du parti unique ; c’est aussi le cas des organisations de défense des droits de l’homme, des femmes, des enfants, des malades, des consommateurs ; c’est encore le cas des associations et comités de quartiers, de villages, de cités ; il en est de même des associations et comités à caractère scientifique, culturel, sportif et même religieux ; c’est aussi le cas des organisations qui luttent contre les discriminations de tous les ordres, ainsi que contre les actes barbares et/ou avilissants ; celles qui se battent pour éliminer la corruption des mœurs politiques, judiciaires, administratives et politiques ; cette liste n’est, bien sûr, pas exhaustive.

 

Les organisations de la société civile ont été dénommées « associations » par la loi algérienne. La loi 90-31 du 4 décembre 1990, qui régit aujourd’hui encore les associations, les définit comme suit dans son article 2 : « L’association constitue une convention régie par les lois en vigueur dans le cadre de laquelle des personnes physiques ou morales se regroupent sur une base contractuelle et dans un but non lucratif. » La société civile n’est pas exclusivement constituée d’associations. Elle peut être aussi constituée d’individus non organisés au sein de groupes : c’est le cas des hommes de culture, d’intellectuels de tous bords, de scientifiques et autres. Même s’ils ne sont pas regroupés dans des organisations particulières, ils font partie, individuellement, de la société civile. C’est la reconnaissance par la société de leur réussite sociale, leur talent, leur génie ou leurs compétences hors normes dans un ou des domaines particuliers, qui font d’eux des éléments essentiels de la société civile. Il est de notoriété publique que l’intervention d’un artiste renommé, d’un sportif au sommet de sa gloire, d’un homme de science émérite, d’un journaliste réputé, d’un grand homme de religion, d’un philosophe reconnu, en général d’un « people » qui jouit d’une bonne réputation, fait plus pour l’évolution d’une cause que mille écrits ou manifestations.

 

Ce sont les organisations de la société civile, qui, dans le monde entier, trouvent des solutions acceptables aux innombrables problèmes sociaux qui se posent aux Etats/nations ou à l’humanité toute entière. Ce sont elles qui, par leur travail de fourmis, ou au contraire, par leur intrusion soudaine et souvent violente dans la vie politique, font prendre conscience aux populations comme aux gouvernants de la gravité des problèmes vécus, des situations bloquées, des risques encourus,… et participent à leur trouver les solutions idoines. Ce sont encore elles, quand les situations sont bloquées du fait de positions inconciliables, mobilisent les citoyens en vue d’obliger les responsables concernés à prendre les décisions qui conviennent.

 

La société civile est, depuis quelques décennies, sortie du champ étroit des Etats/nations. Elle a investi le champ international dans lequel se joue l’avenir de l’humanité. Pour tous les problèmes mettant en cause l’humanité, et ils sont innombrables, ce sont les organisations à caractère multinational qui s’en saisissent et les font évoluer : défense des droits de l’homme, de la liberté d’expression, de la liberté de pensée, de la liberté de travail ; écologie et lutte contre le réchauffement climatique ; lutte contre la corruption ; défense des droits de la femme, des droits de l’enfant, des libertés syndicales ; promotion des choix de systèmes économiques de substitution (commerce équitable, altermondialisation, etc.). Il y a pratiquement des organisations non gouvernementales à caractère multinational dans tous les domaines de la vie sociale. Très souvent, elles se limitent à faire du lobbying puissant et permanent sur les Etats et les organisations supranationales ; les résultats sont souvent au rendez-vous.

Quand les Etats et/ou les organisations supranationales font la sourde oreille et résistent au lobbying, les ONG font pression sur eux par des moyens plus percutants tels que la mobilisation populaire, les sit-in et autres actions de blocage, les campagnes de presse, les grèves, etc. La tendance à l’internationalisation de la société civile n’a pas pour autant supprimé le rôle primordial et indispensable d’organisations qui n’interviennent qu’à l’intérieur des Etats/nations et leurs démembrements. Avec cet avantage certain de pouvoir bénéficier de l’aide et de l’expertise d’organisations de la société civile activant à l’échelle mondiale ou régionale (UE par exemple).

 

 

Un peu d’histoire du mouvement associatif algérien

Le champ associatif algérien a pris naissance dans les années 1920, sous la colonisation et après la Première Guerre mondiale. Les associations, qui ont vu le jour à cette époque, concernaient dans leur quasi totalité des associations culturelles et sportives, ainsi que des corporations professionnelles qui ont profité des effets et des avantages de la loi de 1901 : on peut citer les nombreuses fondations théâtrales et musicales, les clubs sportifs ainsi que d’innombrables associations professionnelles regroupées par corporations : conditionneurs de figues, négociants en céréales, industriels du liège, ouvriers agricoles, etc. Nombre de ces associations, surtout celles activant dans le champ culturel et sportif, ont joué un rôle non négligeable dans l’éveil et le développement de la conscience nationale qui a mené à la guerre de libération, puis à l’indépendance : les médersas libres et les scouts musulmans d’un côté, les compagnies théâtrales et musicales, de l’autre, ainsi que les clubs sportifs (pas uniquement de football, comme le Mouloudia d’Alger ou le CS Constantine, mais aussi de boxe et de cyclisme) ont permis à des générations entières d’Algériens de prendre conscience de l’injustice absolue de l’ordre colonial et de s’armer intellectuellement (et parfois physiquement pour les scouts et beaucoup de sportifs) pour le combattre.

 

Après la parenthèse de la guerre de libération, qui a mis en veilleuse l’expression publique de la société civile et qui a vu disparaître un très grand nombre d’associations soupçonnées de liens étroits avec le FLN, le mouvement associatif a subi le joug du système politique de l’Algérie indépendante. En effet, dès l’indépendance, le pouvoir en place a décidé de contrôler étroitement le champ associatif. Il a mis en place une législation très contraignante pour encadrer l’expression publique de la société civile : jusqu’en 1971, année de publication de la l’ordonnance 71-79 relative à l’association, le mouvement associatif était géré à travers les dispositions rigides d’une simple circulaire publiée en 1964. Ces dispositions mettent les associations sous tutelle de l’administration en termes de création et de fonctionnement.

 

En 1971, une ordonnance est prise (n° 71-79 du 03/12/1971, modifiée par l’ordonnance n°72-21 du 7 juin 1972 relative à l’association) qui fixe les modalités de création et de fonctionnement des associations. L’ordonnance, par le système de l’agrément préalable, a joué le rôle de barrière quasi infranchissable au développement du champ associatif. Il fallait en effet une triple autorisation administrative pour avoir le droit de créer une association d’envergure nationale : l’une du ministère de tutelle, la seconde du ministère de l’Intérieur et la troisième, du représentant de celui-ci à l’échelon local. L’association d’envergure locale requiert, quant à elle, la seule autorisation du wali territorialement compétent (qui prend tout de même l’avis du ministère de l’Intérieur). Il faut remarquer que ni l’ordonnance de 1971, ni celle modificative de 1972 ne définissent, ni donc ne limitent les domaines dans lesquels peuvent être créées les associations. Mais dans la pratique, et pour des considérations purement politiques, n’ont été autorisées que les associations activant dans les champs culturel, sportif, artistique et religieux.

 

La loi 87-15 du 21 juillet 1987 a quelque peu ouvert le jeu, probablement à cause de la forte crise économique qui a été la conséquence directe de l’effondrement des cours du pétrole et des mouvements de protestation qui commençaient à survenir. Elle a légèrement assoupli les conditions d’agrément des associations. Cette loi (qui est restée très fortement contraignante) a permis la création en un temps restreint de plus de 11 000 associations à l’échelle nationale. Associations tout de même limitées par les pouvoirs publics à des espaces très limités : sociétés savantes, associations de parents d’élèves, association caritatives. L’exception à cette règle non écrite de la limitation drastique du champ d’intervention des associations de la société civile vient de la création, pendant cette période, d’une association de défense des droits de l’homme et d’une association luttant pour l’égalité en droits des hommes et des femmes (qui est la conséquence de la forte opposition des femmes à la loi instituant, en 1984, le code de la famille). Les deux organisations (que l’Etat n’a pas agréées mais qu’il a tolérées compte tenu de la pression internationale) ont rapidement fait l’objet de querelles politiciennes et d’ambitions personnelles qui ont été à l’origine du peu de réussite de leurs actions, pourtant très attendues et très suivies, et ont fini par des scissions.

 

L’activisme politique (d’opposition) dont ont fait preuve, aux profits des différentes chapelles existantes (communisantes, socialisantes, berbérisantes, etc.), les responsables de ces organisations, conjugué aux coups de boutoir du pouvoir qui voyait d’un très mauvais œil se développer de puissants centres d’opposition, ont abouti, en très peu de temps, à leur paralysie. Ce qui est arrivé à ces deux précurseurs, division et immobilisme, conjugué à l’hostilité du pouvoir en place, arrivera par la suite à la plupart des associations de niveau national, activant dans les secteurs stratégiques pour le système qui cherchait à récupérer le terrain perdu à la suite des émeutes populaires d’octobre 1988 : syndicats autonomes, unions professionnelles, différentes associations de défense des droits des citoyens, etc.

 

 

La loi 90-31 et ses effets

L’extension du champ d’intervention des associations a été apportée par la loi 90-31 du 04 décembre 1990 qui remplace celle de 1987. Ledit champ reste restreint, mais la loi n’en constitue pas moins une avancée certaine par rapport à ce qui se passait auparavant ; elle s’inscrit totalement dans la philosophie plus libérale de la Constitution de 1989. Dans son article 2, la loi précise que les personnes physiques ou morales « mettent en commun... leurs connaissances et leurs moyens pour la promotion d’activités de nature notamment professionnelle, sociale, scientifique, religieuse, éducative, culturelle ou sportive ». Théoriquement la voie était ouverte pour la création de syndicats autonomes ; voie dans laquelle certains (avec ou sans arrière-pensées et soutiens politiques) se sont vite engouffrés, avec le peu de réussite que l’on sait, à cause des barrières (souvent pénales) mises en place par le système qui tient à garder en place un syndicat officiel qui ne représente plus personne, mais qui, par sa proximité avec le pouvoir, sert de garde-fou à l’expression des mécontentements.

 

Le système politique en place avait besoin (et a aujourd’hui encore besoin), pour sa pérennisation, de l’activisme de ces organisations qui ne sont en vérité que des appendices du pouvoir : l’UGTA, l’UNFA, l’UNPA, l’UGCAA, l’UNEA, etc. n’existent que par la volonté du pouvoir et n’ont d’autre objet que de défendre le système qui les a créées et les protège. L’indépendance vis-à-vis de l’Etat et du politique, qui est la condition essentielle de l’appartenance des organisations au champ de la société civile, n’est pas ici respectée. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faudra leur en refuser l’appellation. Ce qu’il convient de retenir de la proximité avec le pouvoir de ces organisations professionnelles, c’est qu’elle a participé amplement à décrédibiliser les associations auprès des citoyens et donc, à affaiblir la société civile qui n’attire plus les compétences et ne trouve plus les troupes dont elle a besoin pour s’affirmer. L’activité partisane permanente de ces organisations (très souvent politique, en ce sens qu’elles ont souvent joué le rôle de relais des partis au pouvoir pour faire voter dans le bon sens) au profit de la coalition en place, ne milite pas en faveur du renforcement attendu et très fortement souhaité, du champ associatif. Au contraire, elle le fragilise.

 

La loi 90-31 promulguée à un moment de grande effervescence de la société civile, où tous les espoirs de liberté et de démocratie étaient encore permis, a permis en réalité à la puissance publique de gérer comme elle l’entend le mouvement associatif. En termes de statistiques, on peut affirmer que la réussite est au rendez-vous : au 31 décembre 2002 (derniers chiffres officiels connus) 66 000 associations avaient été créées, dont 900 avaient un caractère national. Il y a fort à parier qu’aujourd’hui ce chiffre a été démultiplié. Ce n’est donc pas à ce niveau que le mouvement associatif, donc la société civile, est en crise. C’est plus au niveau de sa crédibilité envers les citoyens, malgré un travail quotidien admirable de beaucoup d’associations, que le problème se pose. Il est en effet connu que c’est ce qui ne va pas qui est souvent mis en exergue, au détriment de ce qui va.

 

 

Certaines associations font un travail admirable

Commençons par affirmer notre admiration profonde envers un grand nombre d’associations de la société civile qui font un travail gigantesque, souvent méconnu, au profit des causes qu’elles représentent : qu’elles soient les représentantes ou les relais d’ONG internationales qui ont pignon sur rue (Amnesty International, Transparency International, Reporters sans Frontières, Forum Social Algérien, …) ou d’authentiques associations nationales (Forum des chefs d’entreprise, RAJA, Tharwa N’Fatma N’Soumeur, Touiza, Ouled El Houma, et beaucoup d’autres moins médiatisées). Dans tous les domaines, elles posent les fondations de ce que deviendra un jour l’Algérie. Même si aujourd’hui elles n’ont pas la réussite à laquelle elles aspirent, sans soutiens importants, avec des budgets souvent insignifiants, avec l’hostilité affirmée ou sournoise des autorités, elles n’en font pas moins avancer les causes qu’elles défendent.

 

Leurs responsables sont très souvent des hommes ou des femmes de conviction, honnêtes et combatifs, sacrifiant travail et famille pour mener le combat de leur vie, qui contre les maux sociaux, qui pour réaliser des œuvres d’utilité publique, qui pour soulager de trop fortes misères, qui pour dénoncer toutes sortes de corruptions, qui pour mobiliser contre des lois injustes, etc. Que pourrait-on souhaiter de mieux à toutes ces organisations ? De réussir dans leurs missions et de faire la preuve qu’en Algérie aussi, les associations de la société civile existent et travaillent efficacement pour le bien-être des citoyens.

 

 

Les problèmes qui bloquent le développement du mouvement associatif

Malheureusement, le champ associatif ne se résume pas à ces admirables exceptions décrites plus haut : la plupart des associations, parmi elles beaucoup de celles qui ont un impact national, est frappée d’immobilisme et ne donne signe de vie qu’au moment de la distribution des subventions. Ce sont ces « trains qui arrivent en retard » qui caractérisent le mieux le mouvement associatif algérien. Celui-ci, au contact d’un système politique totalitaire et profondément corrupteur, d’un mode de financement aliénant et d’ambitions personnelles débordantes, n’a pas su résister aux pressions de toutes natures et a rapidement perdu de sa crédibilité.

 

Rares sont les associations qui ont su éviter les innombrables écueils posés par le système qui pervertit tous ceux qu’il récupère et détruit ceux qu’il ne peut pas corrompre. Les exemples sont nombreux de ces associations qui ont été récupérées par le système, essentiellement par la voie des subventions et des avantages matériels, et qui ont vu leurs missions perverties pour devenir de simples faire-valoir, activés à intervalles réguliers par les autorités pour soutenir des projets politiques initiés par le pouvoir (le dernier en date étant la mobilisation, après les attentats du 11 avril dernier, de la plupart des organisations de la société civile, au profit de la loi sur la réconciliation nationale, chère au président Bouteflika).

 

D’autres associations ont été victimes d’ambitions personnelles de leurs fondateurs qui n’acceptent aucun autre poste que celui de dirigeant principal : beaucoup d’entre elles ont été victimes de désaccords internes, puis de scissions, uniquement à cause de ces ambitions personnelles. Ces problèmes ont touché pratiquement tout le mouvement associatif, tous domaines confondus. On a vu des organisations professionnelles patronales éclater pour les raisons citées ci-dessus et se scinder en plusieurs, chacune d’entre elles réclamant la légitimité. Combien d’organisations professionnelles ont-elles vécu des crises analogues du seul fait que des membres non élus à la direction refusent cet état de fait et crient au complot.

 

Les syndicats autonomes, eux-mêmes reconnus ou non, ont vécu et vivent encore de pareils problèmes. Tout le monde a en mémoire le triste dénouement de l’aventure des arouch et de la plateforme d’El Kseur, issues du Printemps noir berbère. Les manipulations du pouvoir, conjuguées à celles des deux grands partis implantés en Kabylie et aux ambitions personnelles des nombreux dirigeants du mouvement, ont mis fin prématurément à la belle aventure du mouvement citoyen.

 

Les pouvoirs publics disposent de l’arme absolue contre le mouvement associatif : les subventions sans lesquelles aucune association ne peut vivre et activer. Ce ne sont pas en effet les modestes contributions des membres des associations, ni les dons que ces dernières peuvent recevoir de riches et généreux contributeurs, qui peuvent leur permettre de fonctionner normalement et atteindre les objectifs qu’elles se sont fixés. La loi 90-31, à l’image de l’ordonnance 71-79 et de la loi 87-15, a prévu la possibilité pour l’association d’être subventionnée par l’Etat, la wilaya ou la commune (article 26 de la loi 90-31). Les pouvoirs publics ont transformé cette possibilité en moyen de pression efficace. C’est donc par le portefeuille que les pouvoirs publics agissent sur les associations et les poussent à un comportement politiquement correct.

 

On comprend donc que ces mêmes pouvoirs publics voient d’un très mauvais œil l’intervention des ONG internationales et maintenant, des organisations internationales et régionales, pour financer directement des actions des associations de la société civile. Elles se permettent même de les aider par des actions de formation et d’organisation. On a vu par exemple la Fédération internationale des syndicats libres organiser des formations pour le compte de syndicats algériens, y compris des syndicats autonomes. De même que l’OIT, par l’intermédiaire de son Bureau international du travail, a organisé des séminaires de formation et de soutien aux syndicats autonomes. Par ailleurs, des organisations régionales, à l’image de l’UE, acceptent de financer des projets du champ associatif compatibles avec les règles de base de fonctionnement de l’Union européenne.

 

La collaboration avec les organisations internationales

Pour le système, soucieux de maintenir le mouvement associatif sous sa seule tutelle, le coup est rude et le danger de le voir lui échapper est inacceptable. Pour éloigner quelque temps le danger, l’Etat jouera certainement sur son pouvoir d’agréer ou non des associations (et de retirer les agréments, en cas de mécontentement). Il pourra même, comme il l’a fait pour le représentant de la LAADH à Ghardaïa, utiliser l’arme judiciaire et emprisonner les récalcitrants, sous de fallacieux prétextes d’atteinte à la loi.

 

La menace empêchera certainement, pour un temps encore, un nombre important d’organisations de la société civile de profiter des possibilités offertes par les ONG et organisations internationales. Mais pour un temps seulement, car certaines le font déjà et l’Etat ne peut rien faire pour les en empêcher : une réaction brutale serait malvenue et sera mal interprétée par les partenaires étrangers. Avec le temps, la collaboration ne pourra que s’intensifier, aura des résultats positifs connus de tous, et tout cela profitera fortement au mouvement associatif algérien.

 

La seule question qui reste posée, c’est combien de temps il faudra encore attendre pour assister à la libéralisation totale du champ associatif ? Le plus vite serait le mieux, car une fois le champ associatif renforcé et libéré des pesanteurs actuelles, il pèsera de tout son poids pour obliger les pouvoirs publics à changer leur fusil d’épaule et à faire évoluer les choses vers un mieux-être.

 

Rachid Grim

 Article paru en deux parties, les 26 et 27 mai 2007, dans le quotidien "El Watan" dans la rubrique "idées - débats".

Par Rachid Grim
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Mercredi 23 mai 2007 3 23 /05 /Mai /2007 15:20

                                                          

 

Aucune société n’est en mesure de se passer de l’activité de son élite intellectuelle, que l’on appelle aussi intelligentsia,  pour la guider dans son développement et lui tracer les voies de son devenir. L’élite intellectuelle d’un pays est, rappelons le, constituée par l’ensemble des hommes et femmes de savoir et de culture, pleinement convaincus de leur rôle et engagés dans la concrétisation des idées qu’ils prônent et défendent. L’intelligentsia, de par sa nature, s’oppose au Pouvoir dont elle observe de manière critique l’action, et qu’elle dénonce chaque fois qu’il prend un chemin qu’elle juge dangereux pour la société.  En contrepartie, l’intelligentsia propose les solutions idoines aux problèmes posés et se bat pour leur concrétisation, y compris en mobilisant les populations concernées et en portant le combat dans la rue. 

L’intelligentsia, prise comme un ensemble, n’est ni homogène, ni porteuse d’une idéologie unique : ses membres appartiennent à des familles de pensées différentes et parfois antinomiques. Les différentes familles confrontent leurs idées, même de manière violente (hors violence physique, bien entendu) pour que les unes et les autres soient entendues et prises en considération par «l’adversaire» de manière à mettre un terme à la «dictature» d’un camp sur l’autre, comme c’est le cas dans les sociétés à régime totalitaire.

Existe-t-il une élite intellectuelle algérienne ?

Quid de l’Algérie ? Dispose-t-elle encore d’une élite intellectuelle ?  On pourrait en douter compte tenu de son silence sidéral au cours des deux décennies écoulées. C’est à croire que l’Algérie a réglé tous ses problèmes fondamentaux et n’a plus de combat à mener pour définir et concrétiser des choix de société : elle n’a donc plus besoin d’une intelligentsia  pour trouver des solutions à des problèmes de société qui n’existent plus. Tout se passe comme si l’Algérie est devenue une société idéale dans laquelle rien ne doit être changé. Ou alors, plus prosaïquement, les algériens ont volontairement laissé les rênes de l’évolution sociale à des hommes providentiels qui ont à leur crédit la libération du pays et qui sont donc les mieux placés pour servir de guides à la nation toute entière : c’est le fameux concept de « famille révolutionnaire», qui a pris en otage le pays, sous prétexte que c’est elle qui l’a libérée des griffes du colonialisme. En fuyant le débat (le combat est le mot juste), l’élite intellectuelle algérienne a laissé le champ libre à tous ces prédateurs, adeptes de la défense des « constantes nationales » et membres de la famille révolutionnaire.  

Tous savent pourtant que ces hommes providentiels sont ceux-là mêmes qui ont mis en place un système qui perdure jusqu’à nos jours, et qui a consisté à confisquer à leur seul avantage tous les bienfaits de l’indépendance du pays et a monopoliser la rente qui en a découlé. Le dernier avatar de ces hommes providentiels, est bien sûr l’actuel président de la république ramené par les décideurs du moment pour sortir le pays de l’ornière dans laquelle l’ont mise dix ans de guerre civile. Cette mission, il l’a plus ou moins menée à bien par une politique judicieuse de concorde civile, de réconciliation nationale et d’accaparement effréné de tous les pouvoirs. Nous en sommes aujourd’hui à la phase finale de mise en place d’un système politique qui lui est totalement inféodé,  qu’il semble décidé à renforcer encore plus et à pérenniser (par une réforme de la constitution qui instituera un régime véritablement présidentiel et lui permettra de rester au pouvoir pendant plus de deux mandats). 

Le retrait des élites du champ social au début des années 90

Il est évident que le silence de l’intelligentsia, quelque soit sa cause, ne peut être que néfaste pour l’ensemble de la société. C’est à un retour au consensus antérieur et à la pensée unique qui ont fait tant de mal au pays, que nous assistons. Sauf qu’au cours de la période antérieure à la décennie quatre vingt dix, l’avant garde de l’intelligentsia nationale s’est totalement impliquée dans la bataille et a marqué de son empreinte cette période : l’influence des intellectuels, restés au pays ou exilés, a été fondamentale : les écrivains, les cinéastes, les chanteurs, les universitaires et d’autres (tels certains opposants politiques) ont joué un rôle non négligeable dans l’orientation progressiste et universaliste qu’avait prise le pays.

Avec la crise du début des années quatre vingt dix, nos intellectuels se sont petits à petits recroquevillés sur eux-mêmes et ont fini par quitter l’arène ; ils ont laissé le pouvoir et l’opposition armée islamiste dans un tête-à-tête sanglant. Historiquement, on peut dater la dernière intervention sur la scène politique d’une partie de l’intelligentsia nationale aux années 91/92, avec la mise en place et l’entrée en action du Comité de Sauvegarde créé autour de feu Abdelhak Benhamouda pour tenter de sortir l’Algérie du danger islamiste intégriste qui la prenait dans ses griffes.  On connaît le résultat de cette implication avec l’intervention de l’armée qui a annulé les élections législatives et les  dix ans de guerre civile et d’atrocités qui ont suivi cette annulation.

Depuis cette opération,  que les uns qualifient de sauvetage de l’état et de la nation et d’autres de «première violence» qui a justifié le recours au terrorisme et à la violence armée islamiste, les intellectuels algériens de valeur se sont progressivement retirés et ont laissé le champ libre aux apprentis sorciers, tenants de l’immobilisme social,  qui ont mené le pays sur la voie de la régression (très loin d’être féconde !). 

Le retrait des élites du champ social (pris ici dans son sens le plus large, englobant le politique, l’économique, le culturel et le social proprement dit) pouvait trouver sa justification dans la chasse qui leur a été faite d’une part par le terrorisme islamiste qui en a tué, blessé et traumatisé un nombre considérable (le terrorisme islamiste avait même créé une organisation spéciale, le FIDA, chargée d’éliminer systématiquement tous les intellectuels qui représentaient un danger pour le développement de l’idéologie islamiste) et par le pouvoir qui a mené une chasse féroce aux cadres dirigeants et supérieurs qui tenaient à bout de bras, contre vents et marées,  les machines économique et administrative. Une partie importante des intellectuels a, de ce fait, quitté le pays et s’en est allée grossir les rangs de la diaspora algérienne en Europe et au Canada ; ceux-là dans leur quasi totalité ne s’occupent plus que d’assurer leur situation matérielle et celle de leurs enfants : exit les problèmes du pays ! Ils clament haut et fort qu’ils ont assez donné au pays tout le temps qu’ils y sont restés, et que celui-ci ne leur a rien rendu en échange. Ceux qui n’avaient pas les moyens d’émigrer (ou qui, par patriotisme, refusaient de quitter le pays) se sont retirés du devant de la scène, le plus souvent par peur du terrorisme (islamiste d’un côté et d’état de l’autre) et sont tombés dans un mutisme qui dure encore de nos jours. 

 

Une société divisée entre deux courants d’idées antinomiques

La situation sécuritaire s’étant très sensiblement améliorée, la peur qui paralyse les esprits et annihile les initiatives n’a plus lieu d’être. D’un autre côté, les problèmes de fond de la société, jusque là mis entre parenthèses pour cause de lutte anti-terroriste, ont ressurgi  dans toute leur ampleur et ont repris leur place au sein de la société. Ils ont un urgent besoin d’être débattus et traités de manière à leur donner les solutions idoines ; celles qui épousent le sens de l’Histoire et non pas qui s’opposent à lui. Les sujets qui fâchent et divisent la société sont nombreux et doivent nécessairement faire l’objet de débats et de confrontations d’idées entre nos intellectuels de tous bords idéologiques. C’est l’avenir même de la nation qui est en jeu.

En gros, deux courants d’idées contradictoires s’affrontent au sein de la société : celui qui veut être au diapason de la modernité et de l’universalité et celui, plus conservateur, qui se bat pour maintenir les choses en l’état, avec comme justification idéologique, le nationalisme dont il se prétend le détenteur exclusif et l’islam  qui est utilisé pour justifier l’injustifiable.

Des deux courants, seul le deuxième se donne les moyens de son combat et dresse, à chaque fois que l’occasion lui est offerte,  un  véritable barrage d’artillerie pour tenter de bloquer toutes les initiatives qui ne vont pas dans le sens du maintien des choses en l’état. Le cas de la réforme du Code de la Famille et de celle de l’école sont encore là pour en faire la démonstration : seuls se battent les tenants du conservatisme social. Les autres (les modernistes, les progressistes, les démocrates, les laïcs, ou quel que soit le nom qu’on leur donne) brillent par leur absence du champ de bataille. Une manière de laisser face à face un président «réformiste» et les islamistes adversaires de la réforme. « Qu’ils se débrouillent entre eux », semblent-ils dire !  On en est arrivé à la situation paradoxale suivante : la défense des idées démocratiques et universalistes a été laissée au seul président Bouteflika. Tout se passe en effet, comme si tous ceux qui appelaient de leurs vœux l’émergence d’un système réellement démocratique ont baissé les bras, ont cessé de lutter, et ont, consciemment ou non,  donné procuration au président de la république pour mener le combat à leur place.

Le président, seul maître du jeu

Résultat, le président Bouteflika apparaît aux yeux de tous comme le seul barrage efficace face aux manœuvres et à l’avancée inexorable du camp islamo-conservateur. Il est donc de ce fait  le seul vrai défenseur du progressisme social, de la modernité et de l’universalité. Il est vrai que, politiquement, le président détient entre ses mains l’ensemble des cartes gagnantes : il est l’arbitre suprême de tout ce qui se fait et se fera en Algérie au moins jusqu’aux prochaines élections présidentielles.  Et il en joue avec maestria et sans aucun risque réel.  Qu’on en juge : depuis le plébiscite du huit avril dernier 2004, il est devenu le seul maître du jeu politique algérien ; il concentre entre ses mains la totalité du pouvoir, y compris, celui, occulte, que la quasi totalité des observateurs attribuait à l’Armée.

A l’assemblée nationale, il détient une majorité écrasante, qui plus est, comprend tous les courants idéologiques qui traversent la société algérienne : les trois partis de l’alliance présidentielle bloquent toute possibilité d’une véritable opposition au sein de l’APN. Et ce ne sont pas les gesticulations stériles des députés des partis d’opposition ( PT, RCD, ANR, ...) qui changeront quelque chose à cette vérité là : tout ce que voudra faire passer le président, passera sans problèmes.

Où se trouvent les membres de l’intelligentsia algérienne dans tout cela ?  Nulle part. Ou plutôt bien au chaud chez eux ou, pour un grand nombre d’entre eux, à l’étranger.   Dans tous les pays du monde les élites intellectuelles sont des phares ou des guides pour les citoyens. Rappelons que les intellectuels ne sont pas uniquement toutes ces personnes qui ont eu la chance de suivre un cursus universitaire qui les a mené à un niveau académique élevé ; ce sont aussi tous ceux, très instruits ou non,  qui par leur activité brassent des idées, cherchent à améliorer les choses au sein de la société et sont en permanence mobilisés pour faire aboutir leur combat : les artistes, les militants du mouvement associatif, les syndicalistes , les universitaires, et bien d’autres, y compris les imams et autres intellectuels religieux, font partie de l’intelligentsia.   Les intellectuels sont en même temps des brasseurs d’idées qui font évoluer la société et des militants qui n’ont pas peur de  mener des combats de rues pour  faire triompher ces mêmes idées. En Algérie pourtant, malgré les montagnes de problèmes qui se posent, c’est à une absence presque totale des intellectuels que l’on assiste, aussi bien dans le domaine de la confrontation des idées que dans celui du combat militant.

L’Algérie n’a pourtant jamais autant eu besoin, qu’aujourd’hui,  de ses intellectuels pour la sortir de l’ornière dans laquelle elle se trouve et pour lui redonner espoir dans  l’avenir.  L’algérien a besoin d’espoir ; il veut se raccrocher à quelque chose de concret, qui lui rende une fierté de citoyen et de patriote, qu’il a totalement perdue à cause d’un système politico-économique conçu par des prédateurs, pour des prédateurs.  Qui peut mieux que des élites intellectuelles convaincues et combatives mener ce combat pour remettre le pays sur la voie du progrès et du développement ? Les causes à défendre ne manquent pas. Nous avons parlé de la réforme du système éducatif, en panne depuis l’adoption du rapport de la Commission Benzaghou.

Un exemple de combat qui ne peut se faire sans la participation de l’intelligentsia : la réforme du système éducatif

La réforme de l’école est certainement LA réforme fondamentale que toute la société attend, bien que ses effets ne se feront sentir qu’au bout d’une génération. C’est tout l’avenir du pays qui est en jeu : on ne peut pas laisser les autorités décider seules du contenu que prendra une réforme  aussi essentielle. Il est vrai que ce sujet a déjà fait l’objet, au sein de la commission Benzaghou, d’un chaud débat entre tenants et adversaires d’un système éducatif véritablement accroché au train de la modernité et de l’universalité et a donné lieu à un rapport (très moderne dans ses dispositions) qui semble servir de base aux réformes introduites graduellement dans le système d’enseignement. Mais cela ne peut suffire : il faut que le débat continue afin que les réformes envisagées ne soient pas vidées de leur sens premier qui est de rendre à l’école le lustre qui doit être le sien et, surtout,  lui redonner le rôle de formation à la citoyenneté qui est essentiel et qu’elle a perdu depuis longtemps. Il en est de même pour toutes les autres réformes fondamentales envisagées : réforme de la justice, réforme de l’Etat, réforme constitutionnelle, … Toutes ces réformes ont un impact très grand sur le type même de société qui se met en place.

C’est bien pour cela que l’implication des élites intellectuelles, dans le débat, est indispensable. Rien n’est plus dangereux que de laisser les technocrates agir seuls et décider de tout ce qui est bon ou mauvais pour l’ensemble de la société. Des intellectuels compétents, engagés et combatifs, l’Algérie  en a de tout temps possédés. Selon les périodes, en fonction des nécessités historiques, elle a connu d’immenses personnalités politiques qui se sont battues pour l’indépendance du pays, souvent les armes à la main (L’Emir Abdelkader, Hadj Messali, Abdelhamid Benbadis, Ferhat Abas, Abane Ramdane, Bachir Hadj Ali, Frantz Fanon, Henri Alleg…). Elle a eu aussi ses hommes et femmes de l’art, dont un grand nombre de très grands écrivains (Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Aissia Djebbar, Moufdi Zakaria, …) , ses universitaires  (Mostéfa Lacheref, Mohamed Harbi, Mahfoud Kaddache, …), ses artistes (Mohamed Issiakhem,  Baya, Hadj M’hamed El Anka, Cheikh El Hasnaoui, Slimane  Azem, Idir …) , ses journalistes (Aissa Messaoudi, Abdelhamid Benzine, Said Mekbel…). Et bien d’autres qu’ils est impossible de tous citer. 

Les intellectuels algériens de valeur existent

Dans tous les domaines de l’activité sociale, l’Algérie possède une relève  imposante. Ce qui manque à cette relève, c’est le courage (ou la motivation) de s’impliquer dans les combats de l’heure. Il ne manque pas d’écrivains de renom pour porter haut la voix de l’Algérie et lui rendre une âme et un attrait qu’elle a perdus à cause de ses démons, qui ont pour noms nationalisme étroit et islamisme rétrograde. Les seuls écrivains (les vrais, pas ceux qui squattent l’Union des Ecrivains Algériens) qui s’expriment et tentent de faire avancer les choses, le font de l’étranger, qu’ils y soient ou non installés. Le système éditorial algérien ne leur offre pas les moyens de percer et, surtout, de rayonner : c’était déjà vrai, il y a longtemps (les Dib, Mammeri, Djebbar,  Djaout, Boudjedra, Kateb, … n’ont pu être lus que parce que des éditeurs français ont bien voulu les publier).  Cela l’est encore plus aujourd’hui : Khadra, Sansal, Metref, Saadi, Mostghanemi, et bien d’autres, n’existeraient pas sans leurs éditeurs étrangers.

Les quelques universitaires qui publient ou qui participent à travers la presse au débats de l’heure sont rares et restent confinés dans des micro-sociétés très fermées (il existe de très nombreuses compétences qui, volontairement ou non, se sont isolées à l’intérieurs d’Instituts ou d’associations à caractère universitaire et scientifique de renom et qui se contentent de réaliser des travaux destinés à un public très restreint de spécialistes et dont l’impact social est nul). Ceux qui ont pu sortir de cet isolement ont fait la démonstration de l’existence de vraies compétences : rappelons nous l’intrusion réussie du professeur Mohand Issaad dans la vie publique à la faveur de la commission de réforme de la justice et celle d’enquête sur les événement de Kabylie. Ses positions courageuses, sa foi inébranlable dans le droit, sa droiture ont fait l’unanimité et ont permis à la société algérienne toute entière de comprendre les tenants et aboutissants des deux affaires qui lui ont été confiées et de se forger une idée plus juste de la situation.

Le cas du professeur Issaad n’est pas unique : d’autres universitaires sont sortis de l’anonymat dans lequel ils se trouvaient, à la faveur d’évènements particuliers. Le professeur Benzaghou et le professeur Sbih ne sont sortis de l’anonymat que grâce aux commissions de réforme qu’ils ont eu à présider. Le professeur Raddouh est devenu connu à la faveur de son livre sur Boumârafi, l’assassin du président Boudiaf.  Beaucoup d’autres compétences, reconnues au sein de leurs seules microsociétés, gagneraient à être connues par la majorité de la population. Il faut reconnaître que quelques universitaires de renom commencent à donner, dans la presse,  leurs avis sur les problèmes de la société. Le nom que l’on rencontre le plus souvent, tant ses écrits sont nombreux (et de qualité) est celui du professeur Chems Eddine Chitour . Il est loin d’être le seul, et c’est tant mieux. Mais tous ont le défaut majeur de s’exprimer dans un langage et selon un méthode propres aux universitaires. Ils oublient qu’ils s’adressent à des lecteurs de journaux et non pas à des étudiants. Ils ne semblent pas conscients que leur impact n’en est que plus limité. C’est très dommage pour les idées qu’ils défendent, qui méritent un meilleur destin.

La peur des lendemains qui déchantent

Quelques autres personnalités ne manquent aucune occasion de s’exprimer sur les problèmes de l’heure ; toujours à travers la presse privée. Mais là encore, ce sont toujours les mêmes qui reviennent et qui donnent la fâcheuse impression que leur nombre est très limité, ou qu’ils sont les seuls à avoir le courage de se mettre en évidence, avec tous les risques que cela peut entraîner, en cas de retournement de situation.

Nos intellectuels, n’ont en effet, dans leur immense majorité, aucune confiance dans les institutions et ceux qui sont sensés les représenter ; ils n’ont aussi aucune confiance en l’avenir : pour eux, à n’importe quel moment, la situation peut changer, toujours en leur défaveur. Et ce n’est pas la malheureuse mésaventure de Mohammed Bentchicou, le directeur du quotidien «Le Matin», qui paye,  par une condamnation à deux années de prison, un excès de liberté de ton, qui peut les rassurer. Tous pensent que si ce n’est pas l’islamisme qui demain viendra leur faire payer cher leurs prises de position, ce sera le pouvoir qui  le fera, en reprenant  les choses main et en remettant en cause une liberté d’expression qui n’est pourtant que de façade. Autant ne jamais s’afficher et rester à l’écart: c’est la seule manière de ne pas payer le prix fort pour des prises de position  trop affirmées. 

Conclusion : les problèmes du pays se résoudront sans les intellectuels

Les problèmes fondamentaux du pays se résoudront sans la majorité de nos intellectuels. Que les solutions retenues ne correspondent pas à l’idée qu’ils en ont, n’a aucun intérêt. Comme n’a aucun intérêt que le pays avance à reculons et soit dépassé par tous les autres pays se trouvant dans la même situation. Cela ne fera que les confirmer dans la croyance qu’ils ont que « tout est fichu » et qu’il n’y a plus rien à faire pour redresser la situation.

Des remords ? Ils n’en ont aucun : ce n’est pas de leur faute, «c’est de la faute au système» et c’est surtout, « de la faute au peuple qui accepte tout ».  Et c’est là que le bât blesse : nos intellectuels ont perdu de vue la fameuse formule de Victor Hugo, selon laquelle «les poètes sont des phares» qui aident les sociétés à bien naviguer et à éviter les écueils.  Notre intelligentsia ne veut pas être ce phare !

(Paru dans El Watan du lundi 17 janvier 2005)

R. Grim

                                                                                  Mail : rachid.grim@gmail.com

                                                                                                         

 

Par Rachid Grim - Publié dans : Politique et société
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Dimanche 20 mai 2007 7 20 /05 /Mai /2007 14:57

J’avais l’intention de reprendre et remettre à jour la contribution ci-dessous, parue le 04 Mars 2004 dans le quotidien El Watan. Mais à sa relecture, j’ai trouvé qu’il n’y avait vraiment pas grand-chose à corriger. Elle me parait encore d’actualité, tant les conditions de l’époque sont restées inchangées.

Je vous invite donc à la lire (ou relire) et à m’envoyer vos remarques sur mon mail ou sur le blog.

Merci d’avance.

Rachid Grim

 

 

Depuis le milieu des années quatre-vingt, et plus encore depuis l’éclatement de la grande crise économique des années quatre-vingt dix,  sous l’effet du remède de cheval administré par le FMI et la Banque Mondiale, on assiste à une transformation remarquable des classes moyennes en Algérie. Au lendemain de l’indépendance déjà,  on avait assisté à une première évolution qui a vu la disparition presque complète, à la suite des bouleversements qui ont suivi la libération du pays et l’instauration d’un «socialisme spécifique», d’une classe moyenne traditionnelle faite de commerçants, de petits entrepreneurs et de professions libérales (en majorité des colons qui ont dû quitter le pays). Elle s’était transformée petit à petit en une classe moyenne d’un autre type, constituée en majorité de cadres  - supérieurs et moyens -  chargés de l’application, du développement et de la protection du système politico-économique mis en place par les nouveaux maîtres du pays. 

Aujourd’hui, suite aux revirements idéologiques qui ont suivi les évènements d’octobre1988 et l’option prise pour l’instauration d’une économie libérale,  la classe moyenne algérienne a pris un nouveau tournant et recommence à ressembler à l’image qu’elle donne traditionnellement d’elle dans le monde entier. La classe des cadres au service de l’état et de ses démembrements qui tenait le haut du pavé pendant les deux premières décennies de l’Algérie indépendante a basculé dans la paupérisation et est allée se confondre avec les classes les plus défavorisées : prolétariat, lumpenprolétariat  et paysannerie.

Qu’appelle-t-on classes moyennes ?

Pour la plupart des auteurs, les classes moyennes englobent l’ensemble des couches sociales qui appartiennent au secteur tertiaire et sont constituées majoritairement par les employés, les artisans, les petits commerçants et les cadres. Certains parlent de «petite bourgeoisie» pour définir la classe moyenne : c’est à dire tout un ensemble disparate de personnes qui se distinguent des «grands bourgeois» par le rôle qu’ils jouent à l’intérieur de l’économie capitaliste et qui n’appartiennent ni à la paysannerie, ni au prolétariat. En Algérie, au lendemain de l’indépendance,  ces définitions s’avéraient totalement inopérantes.

Compte tenu du développement historique du pays, du système de « socialisme spécifique » mis en place à partir de 1963, de la marginalisation du capital privé , petit ou grand, du rôle essentiel joué par l’état providence dans tous les domaines de la vie sociale, les classes moyennes étaient essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, constituées par les cadres moyens et supérieurs, dans l’éducation et la formation desquels l’état providence a beaucoup investi et qui étaient devenus la pierre angulaire d’un système, qu’ils avaient pour rôle de protéger, développer et pérenniser. Ils étaient chargés de la mission essentielle de concrétiser sur le terrain les programmes politique, économique et social du pouvoir  et de devenir son relais et son porte-parole vis-à-vis du reste de la population (ou des «masses populaires», terminologie utilisée à l’époque).  Les classes moyennes algériennes de cette période étaient donc idéologiquement marquées du sceau du socialisme spécifique et constituaient le fer de lance du combat pour l’avènement d’une société caractérisée par l’étatisation quasi totale des moyens de production. La propriété étatique des moyens de production et le mode de gestion socialiste qui en découlait, constituaient le soubassement de tout le système mis en place.  Exit la propriété privée comme moyen privilégié du développement économique, comme c’est devenu majoritairement le cas aujourd’hui.

Le rôle politique des cadres

Dans toutes les sociétés modernes, ce sont les classes moyennes qui constituent la cheville ouvrière de l’activité économique et du développement social. De leur existence, de leur conviction d’être la classe «élue» et de leur dynamisme dépendent la force et le devenir d’un état ou d’une nation. En Algérie, des années durant, bien que limitées aux seuls cadres du secteur public, elles ont constitué le fer de lance du développement économique, social et culturel du pays : au cours des années qui ont suivi l’indépendance, jusqu’au milieu des années quatre vingt, la partie majoritaire de la classe moyenne algérienne constituée par les cadres a  été véritablement «chouchoutée » par les autorités,  qui voyaient en elle le moyen incontournable de réaliser les objectifs politiques, économiques et sociaux qu’elles s’étaient fixés.  Rien ne leur a été refusé : des avantages matériels, tels le logement ou le véhicule acquis à des prix symboliques, aux voyages à l’étranger pour des formations ou des missions, jusqu’à une certaine autonomie pour gérer les entreprises et même négocier des  contrats, y compris avec des pays étrangers. Les cadres étaient devenus les enfants gâtés du système, dont ils profitaient fortement. A la condition toutefois d’en accepter les contraintes et de ne pas le remettre en cause, même en ayant une très nette conscience de ses limites Pour le pouvoir, seules comptaient la reproduction à l’identique du système et la préservation de la rente que se partageaient les dignitaires qui formaient la classe dirigeante.

Dans les sociétés occidentales ce sont les conditions concrètes, économiques et sociales, qui fixent le rôle et l’importance des classes moyennes : dans ces sociétés, à côté des cadres supérieurs et moyens des entreprises (essentiellement privées) et des administrations (qui sont au service de l’état et donc, de l’idéologie libérale qui le sous-tend) les classes moyennes sont surtout constituées des commerçants, des artisans et des patrons des micro-entreprises. En Algérie cette composante traditionnelle de la classe moyenne (qui existait à l’état embryonnaire au début des années soixante) avait été très vite marginalisée. Ses membres étaient combattus, en tant que «capitalistes exploiteurs»  c’est-à-dire en tant qu’ennemis mortels du système  socialiste qui cherchait à se mettre en place. Aucune faveur ne leur octroyée ; et si certains avaient pu survivre aux conditions draconiennes qui leur étaient faites, leur mérite n’en était que plus grand.

Les caractéristiques essentielles de la classe moyennes algériennes des premières années.

Quelles sont les caractéristiques essentielles de cette partie fondamentale des classes moyennes de l’Algérie au cours des deux premières décennies post-indépendance ? Tout d’abord, s’agissant de cadres (supérieurs et moyens), c’est le niveau scolaire relativement élevé de cette composante qui est mis en avant. Il faut dire que la grande majorité a profité de la politique de démocratisation de l’enseignement mise en place qui lui a permis de s’instruire gratuitement, y compris de bénéficier d’un enseignement supérieur qui était alors d’un niveau appréciable. L’état a totalement pris en charge tous ceux qui voulaient s’instruire et acquérir une formation, qu’elle soit académique, technique ou scientifique. Dans les premières années qui ont suivi l’indépendance, le niveau scolaire des cadres qui ont pris en charge l’ensemble de l’activité du pays  dépassait rarement le secondaire : on a vu des enseignants avec le niveau du Brevet, des directeurs de structures administratives ou économiques dépassant rarement le niveau de la classe de Terminale, ….  Avec le temps ce niveau s’est très largement élevé, et avec lui  les compétences professionnelles des cadres. Un nombre important d’entre eux a bénéficié d’une formation supérieure de qualité à l’étranger, aussi bien à l’est, dans les anciens pays du bloc socialiste, qu’à l’ouest, y compris aux Etats Unis.

En second lieu cette partie de la classe moyenne algérienne était caractérisée par un niveau de vie appréciable. Le cadre, sans bénéficier de revenus exorbitants, recevait un salaire et certains avantages en nature qui lui facilitaient grandement la vie : les prix des produits de première nécessité (et même de certains produits accessoires) étaient soutenus par l’état ; ce qui lui permettait de bien manger, de bien se vêtir et même de dégager un surplus qui lui servira à acquérir  du mobilier ou de l’électroménager auprès des coopératives de consommation, présentes partout. Disposant de la priorité par rapport aux autres citoyens, il finissait toujours par acquérir un véhicule personnel auprès du monopole d’état que constituait alors la Sonacome. Certains, les mieux placés dans l’échelle hiérarchique, avaient à leur disposition un véhicule de fonction ou de service qu’ils utilisaient pour leurs affaires personnelles. Et tous finissaient par habiter des logements de fonction que l’état mettait gracieusement à leur disposition. La vie du cadre algérien au cours des deux premières décennies qui ont suivi l’indépendance était vraiment facile et agréable.

Il ne s’agit pourtant pas de confondre cette partie privilégiée de la classe moyenne algérienne de l’époque avec la nomenklatura, c’est à dire l’ensemble des dignitaires du régime. La nomenklatura constituait en fait la classe dominante du pays, composée de tous ceux qui détenaient une parcelle plus ou moins importante du pouvoir politique, économique ou administratif. Le sommet de la hiérarchie de la nomenklatura était formé de ce qu’il est convenu d’appeler, faute de mieux,  les «décideurs» (tels le Président, certains ministres  importants, les membres du Conseil de la Révolution , les chefs de régions militaires , certains dignitaires du parti du FLN et même certains responsables des organisations de masse). Les cadres décrits plus haut ne disposaient en réalité d’aucun pouvoir. Leur rôle n’était important que pour la seule pérennité du système mis en place à l’indépendance ; il ne leur conférait aucun pouvoir réel ; ils devaient se contenter de servir avec zèle le régime ; et ils s’en contentaient largement. Il n’y a pas d’exemple montrant des opposants politiques de l’époque qui soient issus de cette partie de la classe moyenne constituée par les cadres.

La recomposition du champ social suite à la crise des années quatre-vingt dix

La crise multidimensionnelle que vit le pays depuis plus d’une quinzaine d’années (crise que les membres les plus conscients de la classe moyenne voyaient venir avec appréhension, sans rien faire pourtant pour l’éviter) a abouti à une véritable recomposition du champ social : les cadres du secteur public qui hier encore étaient dorlotés sont, subitement, devenus les parias d’un système en décomposition ; les responsables désignés de sa faillite. Le secteur public économique qui faisait la fierté du pays était devenu la brebis galeuse dont il fallait absolument se débarrasser et qu’il convenait de remplacer par un secteur privé, national ou étranger, devenu tout à coup la panacée. Les cadres, hier intouchables, sont devenus des boucs émissaires poursuivis en justice et jetés en prison pour mauvaise gestion et/ou corruption. Les maîtres du système en place, pour préserver leurs acquis, ont littéralement sacrifié les cadres qu’ils ont utilisés comme boucliers pour se protéger et protéger leur rente : ils ont même  abandonné sans aucun état d’âme l’idéologie socialiste qui, hier encore, était un «choix irréversible du peuple»,  pour plonger goulûment dans le libéralisme économique (en réalité un libéralisme sauvage, encore plus destructeur que le socialisme d’antan) soudain doté de toutes les vertus. Les maîtres de l’ancien système n’ont pas disparu ; ils n’ont même pas eu à rendre des comptes. Ils se sont tout simplement adaptés à la nouvelle donne politico-économique : quelques uns sont devenus - directement ou par prête-noms interposés - les patrons multimilliardaires de nouvelles entités économiques privées, financées grâce à des prêts généreusement consentis par les banques publiques, toujours aux ordres. D’autres sont restés dans les sphères dirigeantes civiles ou militaires et continuent de profiter de la rente.

En compagnie des classes populaires que la crise économique a jeté dans la pauvreté et la misère, les cadres qui, hier encore constituaient l’essentiel des classes moyennes, ont été les grandes victimes de la crise multidimensionnelle qui s’est abattue sur le pays. La crise économique, conjuguée aux pressions des institutions monétaires internationales, véritables tutrices du pays depuis le rééchelonnement de sa dette extérieure, la chute vertigineuse du dinar qui a perdu, en quelques années,  plus de mille pour cent de sa valeur,  la faillite de l’outil économique public et les compressions de personnel qu’elle a entraînée, le blocage des salaires à un niveau très bas, tout cela a plongé les cadres dans une situation de détresse matérielle extrême. Ceux-là mêmes qui quelques années auparavant vivaient dans une aisance relative, mais bien réelle, font face aujourd’hui à  des fins de mois difficiles. Même si une minorité d’entre eux a pu tirer son épingle du jeu et rejoindre le rang de ceux qui ont su profiter du nouveau système pour s’enrichir, la grande majorité des cadres a inexorablement été poussée vers la pauvreté et est allée élargir les rangs des classes les plus défavorisées. Une inflation très forte, conjuguée à un blocage des salaires qui dure depuis plus d’une décennie, la fermeture d’un nombre important d’entreprises publiques en faillite, les compressions de personnel devenues un phénomène de mode auquel doivent sacrifier tous les gestionnaires, tout cela a précipité la plus grande partie des cadres moyens et supérieurs vers une paupérisation de plus en plus grande.

La nouvelle classe moyenne

Une petite partie des cadres du secteur public (les plus dynamiques et les plus compétents)  a rejoint les rangs du secteur économique privé qu’elle a contribué à développer. Elle y a gagné une amélioration relative de son niveau de vie qui reste tout de même précaire.  Une autre partie s’est découvert une passion pour le petit commerce de détail ou la prestation de services : beaucoup d’anciens cadres sont devenus des épiciers, des vendeurs de produits informatiques, des réparateurs d’équipements électroniques ou autres choses. Petit à petit la classe moyenne se recompose et commence à ressembler aux classes moyennes des autres pays : la part du secteur privé y est de plus en plus importante. Elle est maintenant constituée de petits commerçants de plus en plus nombreux, d’artisans profitant des aides de l’état pour s’installer, de jeunes créateurs de micro-entreprises dans le domaine des services (kiosques multiservices, cybercafés, transport de voyageurs…).

Il faut aussi signaler la part importante prise par les membres des professions libérales, qui, avec l’aide des banques, ont de plus en plus tendance à s’installer, seuls ou en groupe, espérant améliorer sensiblement leur situation : aux médecins, dentistes, avocats et notaires qui formaient l’essentiel des professions libérales, sont venus s’ajouter les experts tous corps confondus, les consultants de toutes spécialités, les architectes et les ingénieurs , les différents laboratoires d’analyses…  La part prise par les cadres dans la classe moyenne a tendance à se normaliser : il ne reste plus que les hauts fonctionnaires, les cadres supérieurs des grandes entreprises privées, les cadres dirigeants de certaines entreprises publiques économiques et quelques autres catégories de cadres qui continuent de bénéficier d’avantages qui leur facilitent la vie. Tout le reste a rejoint la masse des classes défavorisées. 

                                                                                              R. Grim , politologue

rachid.grim@gmail.com

Par Rachid Grim - Publié dans : Politique et société
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