Dimanche 20 mai 2007 7 20 /05 /Mai /2007 14:57

J’avais l’intention de reprendre et remettre à jour la contribution ci-dessous, parue le 04 Mars 2004 dans le quotidien El Watan. Mais à sa relecture, j’ai trouvé qu’il n’y avait vraiment pas grand-chose à corriger. Elle me parait encore d’actualité, tant les conditions de l’époque sont restées inchangées.

Je vous invite donc à la lire (ou relire) et à m’envoyer vos remarques sur mon mail ou sur le blog.

Merci d’avance.

Rachid Grim

 

 

Depuis le milieu des années quatre-vingt, et plus encore depuis l’éclatement de la grande crise économique des années quatre-vingt dix,  sous l’effet du remède de cheval administré par le FMI et la Banque Mondiale, on assiste à une transformation remarquable des classes moyennes en Algérie. Au lendemain de l’indépendance déjà,  on avait assisté à une première évolution qui a vu la disparition presque complète, à la suite des bouleversements qui ont suivi la libération du pays et l’instauration d’un «socialisme spécifique», d’une classe moyenne traditionnelle faite de commerçants, de petits entrepreneurs et de professions libérales (en majorité des colons qui ont dû quitter le pays). Elle s’était transformée petit à petit en une classe moyenne d’un autre type, constituée en majorité de cadres  - supérieurs et moyens -  chargés de l’application, du développement et de la protection du système politico-économique mis en place par les nouveaux maîtres du pays. 

Aujourd’hui, suite aux revirements idéologiques qui ont suivi les évènements d’octobre1988 et l’option prise pour l’instauration d’une économie libérale,  la classe moyenne algérienne a pris un nouveau tournant et recommence à ressembler à l’image qu’elle donne traditionnellement d’elle dans le monde entier. La classe des cadres au service de l’état et de ses démembrements qui tenait le haut du pavé pendant les deux premières décennies de l’Algérie indépendante a basculé dans la paupérisation et est allée se confondre avec les classes les plus défavorisées : prolétariat, lumpenprolétariat  et paysannerie.

Qu’appelle-t-on classes moyennes ?

Pour la plupart des auteurs, les classes moyennes englobent l’ensemble des couches sociales qui appartiennent au secteur tertiaire et sont constituées majoritairement par les employés, les artisans, les petits commerçants et les cadres. Certains parlent de «petite bourgeoisie» pour définir la classe moyenne : c’est à dire tout un ensemble disparate de personnes qui se distinguent des «grands bourgeois» par le rôle qu’ils jouent à l’intérieur de l’économie capitaliste et qui n’appartiennent ni à la paysannerie, ni au prolétariat. En Algérie, au lendemain de l’indépendance,  ces définitions s’avéraient totalement inopérantes.

Compte tenu du développement historique du pays, du système de « socialisme spécifique » mis en place à partir de 1963, de la marginalisation du capital privé , petit ou grand, du rôle essentiel joué par l’état providence dans tous les domaines de la vie sociale, les classes moyennes étaient essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, constituées par les cadres moyens et supérieurs, dans l’éducation et la formation desquels l’état providence a beaucoup investi et qui étaient devenus la pierre angulaire d’un système, qu’ils avaient pour rôle de protéger, développer et pérenniser. Ils étaient chargés de la mission essentielle de concrétiser sur le terrain les programmes politique, économique et social du pouvoir  et de devenir son relais et son porte-parole vis-à-vis du reste de la population (ou des «masses populaires», terminologie utilisée à l’époque).  Les classes moyennes algériennes de cette période étaient donc idéologiquement marquées du sceau du socialisme spécifique et constituaient le fer de lance du combat pour l’avènement d’une société caractérisée par l’étatisation quasi totale des moyens de production. La propriété étatique des moyens de production et le mode de gestion socialiste qui en découlait, constituaient le soubassement de tout le système mis en place.  Exit la propriété privée comme moyen privilégié du développement économique, comme c’est devenu majoritairement le cas aujourd’hui.

Le rôle politique des cadres

Dans toutes les sociétés modernes, ce sont les classes moyennes qui constituent la cheville ouvrière de l’activité économique et du développement social. De leur existence, de leur conviction d’être la classe «élue» et de leur dynamisme dépendent la force et le devenir d’un état ou d’une nation. En Algérie, des années durant, bien que limitées aux seuls cadres du secteur public, elles ont constitué le fer de lance du développement économique, social et culturel du pays : au cours des années qui ont suivi l’indépendance, jusqu’au milieu des années quatre vingt, la partie majoritaire de la classe moyenne algérienne constituée par les cadres a  été véritablement «chouchoutée » par les autorités,  qui voyaient en elle le moyen incontournable de réaliser les objectifs politiques, économiques et sociaux qu’elles s’étaient fixés.  Rien ne leur a été refusé : des avantages matériels, tels le logement ou le véhicule acquis à des prix symboliques, aux voyages à l’étranger pour des formations ou des missions, jusqu’à une certaine autonomie pour gérer les entreprises et même négocier des  contrats, y compris avec des pays étrangers. Les cadres étaient devenus les enfants gâtés du système, dont ils profitaient fortement. A la condition toutefois d’en accepter les contraintes et de ne pas le remettre en cause, même en ayant une très nette conscience de ses limites Pour le pouvoir, seules comptaient la reproduction à l’identique du système et la préservation de la rente que se partageaient les dignitaires qui formaient la classe dirigeante.

Dans les sociétés occidentales ce sont les conditions concrètes, économiques et sociales, qui fixent le rôle et l’importance des classes moyennes : dans ces sociétés, à côté des cadres supérieurs et moyens des entreprises (essentiellement privées) et des administrations (qui sont au service de l’état et donc, de l’idéologie libérale qui le sous-tend) les classes moyennes sont surtout constituées des commerçants, des artisans et des patrons des micro-entreprises. En Algérie cette composante traditionnelle de la classe moyenne (qui existait à l’état embryonnaire au début des années soixante) avait été très vite marginalisée. Ses membres étaient combattus, en tant que «capitalistes exploiteurs»  c’est-à-dire en tant qu’ennemis mortels du système  socialiste qui cherchait à se mettre en place. Aucune faveur ne leur octroyée ; et si certains avaient pu survivre aux conditions draconiennes qui leur étaient faites, leur mérite n’en était que plus grand.

Les caractéristiques essentielles de la classe moyennes algériennes des premières années.

Quelles sont les caractéristiques essentielles de cette partie fondamentale des classes moyennes de l’Algérie au cours des deux premières décennies post-indépendance ? Tout d’abord, s’agissant de cadres (supérieurs et moyens), c’est le niveau scolaire relativement élevé de cette composante qui est mis en avant. Il faut dire que la grande majorité a profité de la politique de démocratisation de l’enseignement mise en place qui lui a permis de s’instruire gratuitement, y compris de bénéficier d’un enseignement supérieur qui était alors d’un niveau appréciable. L’état a totalement pris en charge tous ceux qui voulaient s’instruire et acquérir une formation, qu’elle soit académique, technique ou scientifique. Dans les premières années qui ont suivi l’indépendance, le niveau scolaire des cadres qui ont pris en charge l’ensemble de l’activité du pays  dépassait rarement le secondaire : on a vu des enseignants avec le niveau du Brevet, des directeurs de structures administratives ou économiques dépassant rarement le niveau de la classe de Terminale, ….  Avec le temps ce niveau s’est très largement élevé, et avec lui  les compétences professionnelles des cadres. Un nombre important d’entre eux a bénéficié d’une formation supérieure de qualité à l’étranger, aussi bien à l’est, dans les anciens pays du bloc socialiste, qu’à l’ouest, y compris aux Etats Unis.

En second lieu cette partie de la classe moyenne algérienne était caractérisée par un niveau de vie appréciable. Le cadre, sans bénéficier de revenus exorbitants, recevait un salaire et certains avantages en nature qui lui facilitaient grandement la vie : les prix des produits de première nécessité (et même de certains produits accessoires) étaient soutenus par l’état ; ce qui lui permettait de bien manger, de bien se vêtir et même de dégager un surplus qui lui servira à acquérir  du mobilier ou de l’électroménager auprès des coopératives de consommation, présentes partout. Disposant de la priorité par rapport aux autres citoyens, il finissait toujours par acquérir un véhicule personnel auprès du monopole d’état que constituait alors la Sonacome. Certains, les mieux placés dans l’échelle hiérarchique, avaient à leur disposition un véhicule de fonction ou de service qu’ils utilisaient pour leurs affaires personnelles. Et tous finissaient par habiter des logements de fonction que l’état mettait gracieusement à leur disposition. La vie du cadre algérien au cours des deux premières décennies qui ont suivi l’indépendance était vraiment facile et agréable.

Il ne s’agit pourtant pas de confondre cette partie privilégiée de la classe moyenne algérienne de l’époque avec la nomenklatura, c’est à dire l’ensemble des dignitaires du régime. La nomenklatura constituait en fait la classe dominante du pays, composée de tous ceux qui détenaient une parcelle plus ou moins importante du pouvoir politique, économique ou administratif. Le sommet de la hiérarchie de la nomenklatura était formé de ce qu’il est convenu d’appeler, faute de mieux,  les «décideurs» (tels le Président, certains ministres  importants, les membres du Conseil de la Révolution , les chefs de régions militaires , certains dignitaires du parti du FLN et même certains responsables des organisations de masse). Les cadres décrits plus haut ne disposaient en réalité d’aucun pouvoir. Leur rôle n’était important que pour la seule pérennité du système mis en place à l’indépendance ; il ne leur conférait aucun pouvoir réel ; ils devaient se contenter de servir avec zèle le régime ; et ils s’en contentaient largement. Il n’y a pas d’exemple montrant des opposants politiques de l’époque qui soient issus de cette partie de la classe moyenne constituée par les cadres.

La recomposition du champ social suite à la crise des années quatre-vingt dix

La crise multidimensionnelle que vit le pays depuis plus d’une quinzaine d’années (crise que les membres les plus conscients de la classe moyenne voyaient venir avec appréhension, sans rien faire pourtant pour l’éviter) a abouti à une véritable recomposition du champ social : les cadres du secteur public qui hier encore étaient dorlotés sont, subitement, devenus les parias d’un système en décomposition ; les responsables désignés de sa faillite. Le secteur public économique qui faisait la fierté du pays était devenu la brebis galeuse dont il fallait absolument se débarrasser et qu’il convenait de remplacer par un secteur privé, national ou étranger, devenu tout à coup la panacée. Les cadres, hier intouchables, sont devenus des boucs émissaires poursuivis en justice et jetés en prison pour mauvaise gestion et/ou corruption. Les maîtres du système en place, pour préserver leurs acquis, ont littéralement sacrifié les cadres qu’ils ont utilisés comme boucliers pour se protéger et protéger leur rente : ils ont même  abandonné sans aucun état d’âme l’idéologie socialiste qui, hier encore, était un «choix irréversible du peuple»,  pour plonger goulûment dans le libéralisme économique (en réalité un libéralisme sauvage, encore plus destructeur que le socialisme d’antan) soudain doté de toutes les vertus. Les maîtres de l’ancien système n’ont pas disparu ; ils n’ont même pas eu à rendre des comptes. Ils se sont tout simplement adaptés à la nouvelle donne politico-économique : quelques uns sont devenus - directement ou par prête-noms interposés - les patrons multimilliardaires de nouvelles entités économiques privées, financées grâce à des prêts généreusement consentis par les banques publiques, toujours aux ordres. D’autres sont restés dans les sphères dirigeantes civiles ou militaires et continuent de profiter de la rente.

En compagnie des classes populaires que la crise économique a jeté dans la pauvreté et la misère, les cadres qui, hier encore constituaient l’essentiel des classes moyennes, ont été les grandes victimes de la crise multidimensionnelle qui s’est abattue sur le pays. La crise économique, conjuguée aux pressions des institutions monétaires internationales, véritables tutrices du pays depuis le rééchelonnement de sa dette extérieure, la chute vertigineuse du dinar qui a perdu, en quelques années,  plus de mille pour cent de sa valeur,  la faillite de l’outil économique public et les compressions de personnel qu’elle a entraînée, le blocage des salaires à un niveau très bas, tout cela a plongé les cadres dans une situation de détresse matérielle extrême. Ceux-là mêmes qui quelques années auparavant vivaient dans une aisance relative, mais bien réelle, font face aujourd’hui à  des fins de mois difficiles. Même si une minorité d’entre eux a pu tirer son épingle du jeu et rejoindre le rang de ceux qui ont su profiter du nouveau système pour s’enrichir, la grande majorité des cadres a inexorablement été poussée vers la pauvreté et est allée élargir les rangs des classes les plus défavorisées. Une inflation très forte, conjuguée à un blocage des salaires qui dure depuis plus d’une décennie, la fermeture d’un nombre important d’entreprises publiques en faillite, les compressions de personnel devenues un phénomène de mode auquel doivent sacrifier tous les gestionnaires, tout cela a précipité la plus grande partie des cadres moyens et supérieurs vers une paupérisation de plus en plus grande.

La nouvelle classe moyenne

Une petite partie des cadres du secteur public (les plus dynamiques et les plus compétents)  a rejoint les rangs du secteur économique privé qu’elle a contribué à développer. Elle y a gagné une amélioration relative de son niveau de vie qui reste tout de même précaire.  Une autre partie s’est découvert une passion pour le petit commerce de détail ou la prestation de services : beaucoup d’anciens cadres sont devenus des épiciers, des vendeurs de produits informatiques, des réparateurs d’équipements électroniques ou autres choses. Petit à petit la classe moyenne se recompose et commence à ressembler aux classes moyennes des autres pays : la part du secteur privé y est de plus en plus importante. Elle est maintenant constituée de petits commerçants de plus en plus nombreux, d’artisans profitant des aides de l’état pour s’installer, de jeunes créateurs de micro-entreprises dans le domaine des services (kiosques multiservices, cybercafés, transport de voyageurs…).

Il faut aussi signaler la part importante prise par les membres des professions libérales, qui, avec l’aide des banques, ont de plus en plus tendance à s’installer, seuls ou en groupe, espérant améliorer sensiblement leur situation : aux médecins, dentistes, avocats et notaires qui formaient l’essentiel des professions libérales, sont venus s’ajouter les experts tous corps confondus, les consultants de toutes spécialités, les architectes et les ingénieurs , les différents laboratoires d’analyses…  La part prise par les cadres dans la classe moyenne a tendance à se normaliser : il ne reste plus que les hauts fonctionnaires, les cadres supérieurs des grandes entreprises privées, les cadres dirigeants de certaines entreprises publiques économiques et quelques autres catégories de cadres qui continuent de bénéficier d’avantages qui leur facilitent la vie. Tout le reste a rejoint la masse des classes défavorisées. 

                                                                                              R. Grim , politologue

rachid.grim@gmail.com

Par Rachid Grim - Publié dans : Politique et société
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